15.09.16

06:00:00, Catégories: Test / Critique  

Titre du film : Toni Erdmann
Réalisatrice : Maren Ade
Année : 2016
Origine : Allemagne
Durée : 2h42
Avec : Peter Simonischek (Winfried – Toni Erdmann), Sandra Hüller (Inès), etc.
Par Nicofeel

Présenté en compétition officielle lors du dernier festival de Cannes, Toni Erdmann y est reparti bredouille alors qu’il avait les faveurs des critiques. Ces derniers ne s’y étaient pourtant pas trompés. Toni Erdmann est une œuvre aussi excellente que singulière.

Sa réalisatrice, l’allemande Maren Ade, a mis en scène une comédie dramatique forte, où le sens du burlesque risque toutefois de décontenancer plus d’un spectateur.

Et pourtant, c’est bien ce qui fait l’originalité de Toni Erdmann. D’emblée, on entre dans le quotidien de Winfried, un soixantenaire célibataire, employé dans une école, dont le signe particulier est d’aimer faire des farces à ses congénères. La première « victime » est son facteur. Il lui fait croire que son colis est destiné à son frère sortant de prison. Après s’être déguisé grossièrement pour faire croire qu’il est ce fameux frère, il lui dit que le colis est piégé avant de lui avouer qu’il s’agit d’une blague. Cette plaisanterie est symptomatique du mode de pensée de Winfried. Il adore faire le pitre et amuser son entourage. Quelque part, il a conservé un esprit d’enfant.

Tout l’inverse de sa fille, Inès, cadre dans un grand cabinet d’audit international. Cette jeune femme, très stricte, ne prend pas vraiment le temps de s’amuser. Son travail de conseil en externalisation en Roumanie, lui accapare l’intégralité de son temps. Elle est obnubilée par sa réussite professionnelle et est prête à tout pour y arriver, y compris à assister à des dîners mondains ennuyeux ou à faire visiter Bucarest à la femme d’un client important sur son temps libre.

Forcément, quand Winfried débarque à l’improviste chez Inès, nul doute que les choses ne vont pas se passer comme prévu pour la jeune cadre dynamique. Notre trublion vient perturber le quotidien minutieusement établi d’Inès : il perturbe son principal client, il fait l’imbécile avec ses collègues de travail et ses connaissances.

L’apparente bouffonnerie de Winfried pourrait donner l’impression que le film repose uniquement sur son aspect comique. Que nenni. Lors d’une discussion en tête à tête avec sa fille, Winfried lui demande si elle est heureuse dans la vie. Question à la fois simple et complexe pour cette femme ne souhaitant absolument pas se lancer dans une introspection, pouvant se révéler douloureuse. Raison pour laquelle elle écourte le séjour de son père, fatiguée de ses facéties et de son intrusion dans sa vie.

Alors que l’on pense que Winfried a rejoint l’Allemagne, il revient à la charge pour le deuxième acte du film sous l’identité de Toni Erdmann. Il se présente désormais en tant que coach de vie et consultant, ami de Ion Tiriac. Il repart de plus belle dans ses bouffonneries, dans le but évident de se rapprocher de sa fille et de lui faire comprendre que l’essentiel est ailleurs pour cette business woman.

Affublé d’un dentier répugnant et d’une perruque ridicule, Toni Erdmann n’a pas peur de se moquer de lui-même avant de pointer du doigt tous ces bourgeois et autres riches méprisants à l’égard d’autrui.

Si la cinéaste Maren Ade prend le parti de l’humour, c’est pour mieux critiquer notre société capitaliste actuelle, où l’argent est devenu le cœur de tout. Derrière les conseils en externalisation prodigués par Inès, il y a surtout des gens sur le point de perdre leur emploi. Pour quelle raison ? Pour augmenter les profits d’une entreprise qui n’en a jamais assez. Toni Erdmann s’en prend ouvertement à ces méthodes au management douteux et fustige également les fastes de bourgeois / cadres déconnectés de la réalité. On est proche de la description des golden boys version American psycho.

Heureusement, le film ne se focalise pas seulement sur les travers de notre société. C’est aussi une étude – plus fine qu’il n’y paraît – de la relation entre un père et sa fille. Si les deux paraissent totalement opposés, il n’empêche qu’ils ont un point commun : celui d’être désespérément seuls. Le besoin de se retrouver est donc fondamental.

A cet effet, si le film joue à fond la carte du burlesque, il réserve quelques beaux moments d’émotion. On songe notamment à cette scène surréaliste où Winfried – Toni Erdmann se rend à la fête de sa fille (une fête mémorable, prouvant qu’elle a commencé à changer) affublé d’un étrange costume bulgare, lointain cousin de Chewbacca. D’après les us et coutumes locales, ce costume aurait pour but de chasser les mauvais esprits. En l’état, c’est une façon pour Toni Erdmann de libérer Inès des entraves mentales qu’elle s’est créées. Et en avant la liberté ! La fin du film, très ouverte, comporte peu de dialogues. Pratiquement tout se joue au niveau des regards échangés entre Toni Erdmann et sa fille.

D’ailleurs, la réussite de ce long métrage tient pour beaucoup à sa distribution. Peter Simonischek est épatant de naturel dans le rôle de Winfried – Toni Erdmann. Quant à Sandra Hüller, elle donne bien le change dans le rôle difficile de l’impavide et ambitieuse Inès. Sans eux, le film n’aurait pas le même cachet.

Pour autant, tout n’est pas parfait. Le principal reproche que l’on peut formuler tient à la durée du film. Les 2h42 qui attendent le spectateur ne sont pas justifiées. Il eut été plus judicieux de couper certaines séquences, pour limiter la durée à un total de deux heures, par exemple. Il faut reconnaître que la première heure, sans être laborieuse, est trop étirée.

Dans l’ensemble, Toni Erdmann n’en demeure pas moins une œuvre atypique, très drôle et touchante par moments. Cela n’est pas un hasard si Toni Erdmann déclare être un coach de vie. Celui qui est le référent du spectateur, est aussi un miroir pour ce dernier. Il est là pour nous amener à reconsidérer notre propre vie. Vous avez dit bien vu ?

Permalink 1113 mots par nicofeel Email , 757 vues • Réagir

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