13.04.15

07:07:33, Catégories: Interview  

Par Flo001fg

En octobre 2013, je vous parlais de "L'eau douce qui coule dans mes veines", le second long-métrage de Maxime Kermagoret ("Destruction Massive"), un petit film indépendant en noir et blanc qui risquait de faire parler de lui en raison de ses deux scènes de sexe non simulées... Eh bien c’est chose faite, puisque le CNC a tout d’abord classé le film « tous publics », avant de se raviser suite à la demande du réalisateur et de le classer « interdit aux moins de 12 ans » ! Une décision qui pour ma part me semble à nouveau bien légère et complètement irresponsable de la part du CNC.

Bonjour Maxime! A ton avis, comment est-il possible que ton film ait pu être classé « tous publics » malgré la présence de deux scènes à caractère pornographique ?

Bonjour Florent ! Il est vrai que je suis tombé des nues à la découverte, sur le site du CNC, de la fiche du film avec la mention « tous publics ». En effet, mon film comporte comme tu le sais des scènes sexuellement explicites (même si elles n’ont rien d’excitantes). A l'époque de la première projection publique au Cinéville de Lorient, "L'eau douce qui coule dans mes veines" n’avait pas de visa d’exploitation. C'est pourquoi j’ai décidé d’interdire officieusement mon film aux moins de seize ans, une restriction correspondant à la mesure de prévention donnée en générale dans ce type de cas. D’ailleurs, le directeur du cinéma voulait s’assurer qu’aucun spectateur de moins de seize ans n’entre dans la salle, tandis que le projectionniste était plutôt favorable à une interdiction aux moins de dix-huit ans ! D'ailleurs, plusieurs spectateurs, choqués, ont quitté la salle en cours de séance... La semaine dernière, l'adjoint du chef de service du CNC m'a informé que le « tous publics » n'a jamais été une décision de la commission, juste un avis (qui n'aurait pas dû être publié sur leur site) donné par le comité de classification. Ses membres étaient partagés entre le « tous publics », « tous publics avec avertissement » et l’« interdiction aux moins de 12 ans ». Leur interrogation a permis de faire monter le film en commission plénière, qui finalement de proposé à la Ministre de la Culture une interdiction aux mineurs de moins de douze ans. Un avis que Fleur Pellerin a suivi.

L’interdiction actuelle aux moins de 12 ans te semble-t-elle donc suffisante ?

Par rapport aux décisions habituelles de la commission, leur décision d’interdire le film aux moins de douze ans me parait logique. Ce n’est pas le premier film traditionnel comportant des scènes de sexe à l’écran interdit « seulement » aux moins de douze ans en France. On peut dans ce cas citer par exemple "Serbis" de Brillante Mendoza (accompagné néanmoins d'un avertissement), "Intimité" de Patrice Chéreau et "Le diable au corps" de Marco Bellocchio (et sa fameuse fellation « politique » pratiquée par Maruschka Detmers). Je suis en tout cas moins étonné d’une interdiction aux moins de 12 ans que si la décision avait été de le classer « tous publics ». En effet, c’est le devoir du CNC de protéger les spectateurs sensibles. Pour moi, ils auraient pu et dû accompagner l'interdiction aux moins de douze ans, avec la motivation (« la présence de deux scènes réalistes de masturbation et de fellation justifie une interdiction aux mineurs de moins de douze ans »), en guise d'avertissement, par un « Certaines scènes de sexe réalistes sont de nature à choquer un jeune public ». Cependant, l’interdiction aux moins de douze ans seulement se comprend en raison de la présence de peu de scènes de sexe. La sexualité n’est pas le sujet du film, c’est juste un élément qui a sa place dans l’univers du personnage central. Malgré le climat pesant et glauque en première partie du film, qui aurait justifié une interdiction aux moins de 16 ans si cela avait continué tout le film durant, le côté cru des rares scènes de sexe est contrebalancé par un traitement lyrique et poétique dans la seconde partie, plus grand public.

"L'eau douce qui coule dans mes veines" va être projeté ce jeudi 16 avril au cinéma « Le Desperado » avec cette seule interdiction aux moins de 12 ans... N’as-tu pas peur d’avoir des plaintes de la part de personnes, qui, on ne sait jamais, pourraient venir avec leurs enfants ?

Non, pas du tout, puisque c’est la décision des membres de la commission. J'ai pris ma responsabilité en exigeant un second visionnage, afin d’éviter tout problème de ce fait. En accordant au film un visa d'exploitation, c'est eux qui fixent les jalons. Je ne suis pas responsable des conséquences de leur choix.

Et ce n’est pas les seules bourdes du CNC puisque au départ, ils s’étaient trompés dans le titre et que la durée du film est toujours erronée... On a tout de même l’impression d’un sacré manque de professionnalisme de la part du CNC, non ?

Ils ont du mal avec "L'eau douce qui coule dans mes veines" ! Pour avoir oublié à plusieurs reprises un mot du titre. En ce qui concerne la durée du film, ils m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas la changer car ils recopient ce que leur cabine de projection a indiqué. Selon moi, ils l'ont calculé sur la base de 24 images/seconde (alors que je leur ai fourni une copie en 25 images/seconde...)... Je m’attendais à plus de rigueur de la part d’un organisme aussi prestigieux aux yeux d’un jeune réalisateur. Finalement, je constate que ce n’est finalement qu’une administration parmi tant d'autres !

Peux-tu nous parler de ton film ? Notamment du tournage...

C’est un film dramatique, où l'on suit une fille dépressive, polluée par un entourage superficiel, telle une amie égoïste, un amant irrespectueux. Un jour on lui propose de lire de la poésie à un homme malade. Cette rencontre humaine et sa découverte de la poésie va lui permettre de réveiller une passion enfouie en elle, puis lui ouvrir les yeux sur la nécessité de se reprendre en main. Ce n’est pas qu’un film sur la difficulté des jeunes couples à construire une relation amoureuse à deux, comme certains de mes films précédents. Au niveau de la structure, je construis habituellement mes récits à la manière d'une tragédie antique. Ce qui n'est pas le cas avec "L’eau douce qui coule dans mes veines" (même si on retrouve mes thèmes fétiches). On passe du désespoir à l’espoir, et le métrage navigue entre des aspects très crus et des aspects plus poétiques. C’est une œuvre qui joue sur les contrastes, sur le noir et le blanc. Il s'agit d'un micro-budget, mais j’ai souhaité adopter une liberté de ton qui tranche avec ce qu’on a l’habitude de trouver dans la production cinématographique. Le tournage s’est étalé sur un mois et a pour actrice principale Élodie Vagalumni. Nous avons eu 8 jours intensifs consacrés au tournage de ses scènes, dans plusieurs communes bretonnes. Les intempéries, le nombre important de scènes à tourner en huit jours, et la présence de nombreux amateurs – contrairement à l’actrice principale - avec une équipe assez réduite, a provoqué un retard important par rapport au planning attendu. Je dormais 3 heures par nuit, et à la soirée de fin de tournage, je me suis écroulé à deux reprises tant j’étais fatigué. Le tournage s’est majoritairement bien déroulé. C’était une vraie aventure humaine de travailler avec des gens issus de milieux professionnels très différents, notamment Élodie Vagalumni, bien connue à cette époque pour sa carrière dans le X. Lors de la scène clé de la voiture, il était nécessaire d’avoir une équipe très réduite. Dans une autre scène mettant en jeu ce véhicule, il a fallu de plus rester cinq heures à l’intérieur avant de pouvoir tourner, en raison de la pluie. A côté de ces quelques anecdotes, il y a eu des moments plus difficiles, tel le départ de la maquilleuse pour des raisons personnelles, ou celui de la photographe suite à un différend avec une actrice. Les quelques tensions font partie de l’aventure humaine. Ce sont les aléas du tournage d'un film indépendant ! Le principal est d’avoir terminé le film à temps.


Comment l’as-tu financé ?

En tout cas, certainement pas « avec l’aimable participation du CNC » ! Ah ah !!!
Plus sérieusement, je l’ai intégralement financé avec mes propres moyens, sans subventions particulières, d’où le faible budget dont je disposais.

Comment s’est fait le choix des comédiens et notamment d’Élodie Vagalumni ?

La plupart des comédiens sont des gens de mon entourage, en plus de certains que j’ai rencontré via internet. J’ai fait un casting sauvage sur un site de sorties afin de trouver celle qui incarnerait l'amie de l'héroïne, et j'ai dû faire face à de nombreux désistements. Ainsi que des réactions de rejets de certains lorsqu’ils ont appris que je faisais appel à un acteur et une actrice pornos. Pour l’actrice principale, je n’avais pas envie de pousser une comédienne traditionnelle à réaliser des actes susceptibles de nuire à sa carrière. De plus, je voulais que lors de ces scènes, l’actrice en question soit particulièrement à l’aise avec cela. Pour ces deux raisons, j’ai pensé à faire appel à une actrice pornographique. Élodie Vagalumni avait l’atout considérable d’avoir plusieurs années d'expérience dans le théâtre, et j’avais envie de lui proposer un contre-emploi dramatique. Très peu d’actrices pornos, comme elle ou Sibel Kekilli ("Head-On", "L'étrangère"), ont eu l’occasion de tourner dans des films purement émotionnels. Il faut dire qu'en général, on propose aux hardeuses des films d'horreurs et des teen-movies dans lesquels elles apparaissent en mode topless... Même si l’accueil des spectateurs n’est pas unanime en ce qui concerne la performance de tel acteur, tous ont admis qu’Élodie ne donne jamais l’impression de jouer comme une actrice porno.

Pourquoi ce choix du noir et blanc ? N’as-tu pas peur que cela limite le public ?

J’ai toujours fait des films en noir et blanc. En vidéo 8, c’était pour pallier à des problèmes et d'imperfections techniques, du rendu trop vidéo, mais aussi pour accentuer la noirceur du récit. Pour "L'eau douce...", il y a 3 raisons : esthétique, narrative et technique. Le noir et blanc est un matériel agréable à travailler en post-production, et je suis à l’aise avec cette technique. En ce qui concerne l’histoire du film, la trajectoire du personnage épouse les caractéristiques du noir et du blanc. Elle oscille entre les deux, et le métrage s’articule autour de ces contrastes. Le noir et blanc est donc la façon la plus logique de raconter cette histoire. Je ne crains pas que ce choix limite le public. Bien sûr, les gens à première vue ne sont pas attirés par le noir et blanc. Mais s'ils sont prêts à découvrir le film et le travail esthétique lorsqu’ils comprennent les intentions, ils saisissent l’importance qu’a le noir et le blanc pour le récit. Une fois le film terminé, les spectateurs admettent eux-mêmes qu’en couleur, cela n’aurait pas été la même chose et que l'utilisation du noir et blanc.

Avec le recul et si tu avais eu plus de moyens, que changerais-tu ?

J’aurais allongé la durée du tournage afin de respecter mon découpage technique initial. Mais cela m’a forcé à m’adapter, et à faire des choix que je suis aujourd’hui content d’avoir fait. Avec plus de moyens, j’aurais engagé plus de professionnels, évidemment, techniciens comme comédiens. Cela n’aurait pas fait le même film, et peut-être que c’est une bonne chose au final que se soit passé ainsi. Ma sincérité reste en tout cas intacte. J’ai eu cependant la volonté de montrer, par un travail sur l’image et l’utilisation de plusieurs caméras, entre autres, qu’on pouvait proposer une démarche artistique avec peu de moyens.


Quels sont autrement tes projets ? Un autre film en préparation ?

Mon projet actuel est de proposer le film à un distributeur, à la fois pour une sortie salles et une parution en DVD/VOD. Ce que je peux faire maintenant que j’ai un visa d’exploitation. En parallèle, je ne vais pas tarder à me consacrer à l’écriture d’un nouveau scénario, mais je ne préfère rien en dire pour le moment. En espérant cette fois-ci obtenir une interdiction totale aux mineurs ? Haha !!!

Merci Maxime et à très bientôt pour la projection parisienne!

Surtout n'hésitez pas à venir voir "L'eau douce qui coule dans mes veines" ce jeudi 16 avril au cinéma « Le Desperado » à Paris (23, rue des Écoles - 75005 - Paris) en présence du réalisateur et d'une partie de l'équipe du film et d'autre part à suivre l'actualité du film sur sa page Facebook!


Crédit photos : Anne-Laure Guégan

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