05.03.15

06:40:47, Catégories: Test / Critique  

Titre du film : Phoenix

Réalisateur : Christian Petzold

Année : 2015

Origine : Allemagne

Durée : 1h38

Avec : Nina Hoss (Nelly Lenz), Ronald Zehrfeld (Johnny Lenz), Nina Kunzendorf (Lene Winter), etc.

Par Nicofeel

Le hasard du calendrier veut que la sortie française du film Phoenix coïncide avec les 70 ans de la fin de la deuxième guerre mondiale.
Or, Phoenix se déroule tout juste lors de l'après guerre. Dès le départ, le cinéaste allemand Christian Petzold met le spectateur dans l'ambiance avec ces deux femmes qui sont arrêtées à un poste de police américain, situé en Allemagne. Ces deux juives doivent décliner leur identité, comme si la guerre n'était pas totalement terminée pour elles.
Pourtant, l'une des deux revient de très loin. Nelly Lenz (Nina Hoss) est une rescapée du camp d'extermination d'Auschwitz. Elle ne s'en est pas sortie indemne puisqu'elle a été gravement défigurée. Le début du film évoque la “reconstruction” de cette femme à qui les chirurgiens promettent un visage neuf. Si son physique commence à s'améliorer, en revanche la douleur d'avoir perdu les siens est vivace. Nelly Lenz est presque une étrangère dans son propre pays.
Toute la première partie du film de Christian Petzold s'attache à indiquer le difficile retour de cette femme brisée. Avec un sublime travail sur la photographie qui rappelle les grands maîtres impressionnistes, on voit à de nombreuses reprises Nelly qui n'ose sortir que le soir, de peur d'être vue. Elle donne l'impression d'être une sorte de fantôme, qui a peur de tout. Comme si sa vie n'avait plus de sens. On songe immanquablement à la jeune femme des Yeux sans visage de George Franju. Sauf que dans le cas de Phoenix, une chose continue de motiver Nelly dans ses virées nocturnes.
Elle est obsédée à l'idée de revoir son mari Johnny. Pourtant, elle a été prévenue qu'il l'a sans doute trahie. Mais Nelly n'ose y croire. Elle se raccroche à son amour d'antan, à la seule chose qui peut encore la faire avancer, même si les plaies – physiques et morales – sont toujours béantes.

Dans un cabaret intitulé Phoenix et dont l'ambiance festive tranche singulièrement avec les débris qui jonchent la ville, elle écoute la sublime chanson de Cole Porter, Night and day, qui se prête très bien à sa pensée du moment : “Je pense à toi, jour et nuit”. C'est alors qu'elle tombe nez à nez avec son Johnny, lequel travaille dans cet endroit en tant qu'homme à tout faire. La joie n'est malheureusement que de courte durée.
Johnny ne reconnaît pas sa femme. Il est persuadé que celle-ci est morte. Pourtant, la nouvelle Nelly lui ressemble assez pour qu'il lui fasse une curieuse proposition : celui de jouer le rôle de son épouse dans le but de toucher un important héritage. L'ironie du sort veut donc que Nelly réapprenne à être la femme qu'elle était avant d'avoir été arrêtée par les nazis.
Le titre du film prend alors plusieurs sens : comme le phénix qui renaît de ses cendres, Nelly est amenée à (re)vivre dans une Allemagne détruite, jonchée de débris qui ont fait de Berlin une ville quasi fantôme. Mais le titre peut aussi faire penser à la ville de Phoenix, en Arizona, où se déroule l'action de Psychose d'Alfred Hitchcock. Avec cette Nelly à la double identité, on songe immanquablement à Hitchcock et notamment à Vertigo. Toute la question réside alors dans le fait de savoir ce que va faire Nelly. Quelles sont ses intentions ?
Passé son souhait de revoir son époux, Nelly peut se poser plusieurs questions : comment son mari ne peut pas la reconnaître alors qu'elle est presque la même sur le plan physique et qu'elle multiplie les indices à cet effet ? Ne tombant jamais dans le moindre pathos, Christian Petzold livre un drame poignant avec cette femme qui espère toujours que son mari lui reviendra, qu'il ouvrira enfin ses yeux. La scène où elle lui demande si elle le reconnaît, lorsqu'elle s'est habillée et maquillée comme l'ancienne Nelly, est d'une grande force émotionnelle. Le mari croit à cet instant qu'elle joue parfaitement la comédie...
A l'instar d'un Fassbinder qui a créé de très beaux portraits de femme dans l'après-guerre, Christian Petzold donne une profondeur et une superbe humanité à son personnage principal. Le mari de Nelly étant animé par des considérations uniquement vénales, on peut se demander s'il a déjà aimé sa femme. A moins que son aveuglement résulte d'un remords qui le ronge de l'intérieur.
De son côté, Nelly profite de ses discussions quotidiennes avec son mari pour savoir ce qu'il pensait d'elle et le contexte de son enlèvement. Johnny n'est manifestement pas blanc comme neige dans cette affaire et il évident qu'une rédemption ne passe pas par le rapt d'un héritage immérité.
Nelly est bien motivée à savoir si son mari l'a ou non trahie. Et à ce jeu-là, Christian Petzold a la bonne idée de ne pas limiter son astucieux scénario aux origines de l'enlèvement de Nelly. Les non-dits, le jeu de regard incessant avec son époux parlent d'eux-mêmes et dégagent une intensité émotionnelle importante.
Évidemment, Phoenix doit beaucoup à l'excellente interprétation de ses acteurs. Christian Petzold reforme le couple de son précédent film, son actrice fétiche Nina Hoss (vue aussi dans Yella et Jericho) et Ronald Zehrfedl, mais dans un tout autre contexte. C'est assez troublant.
Nina Hoss interprète avec beaucoup de subtilité le rôle de cette femme brisée qui part à la recherche de son amour d'antan avant d'enquêter sur le passé récent de ce dernier. De son côté, Ronald Zehrfeld joue un mari qui paraît peu à l'aise et a manifestement des choses à se reprocher. Le réalisateur a l'intelligence de laisser le spectateur juger.
Dans ce sublime mélodrame où l'amour pur côtoie des notions de culpabilité et de trahison, quelques mots sur la fin du film qui est somptueuse. Nina Hoss interprète de façon personnelle le très beau Speak low de Odgen Nash et Kurt Weill (1943) avec une telle intensité qu'elle donne un nouveau sens à la vie de Nelly. Cette dernière irradie la scène entière comme si elle personnalisait le phénix qui renaît des cendres d'une Allemagne détruite. Et Nelly de s'en aller voler de ses propres ailes, dans une lumière aveuglante, alors que la vérité est désormais connue. Magnifique.

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