03.02.08

10:45:00, Catégories: Test / Critique  

Titre du film : Le voyage du ballon rouge
Réalisateur : Hou Hsiao Hsien
Durée du film : 1 h 53
Date de sortie en salle : 30 janvier 2008
par Nicofeel

Né d’une commande du Musée d’Orsay de Paris, Le voyage du ballon rouge permet à l’immense cinéaste taïwanais Hou Hsiao-hsien, auteur des remarquables La cité des douleurs, Goodbye south goodbye ou encore Millennium mambo, de réaliser un film français. Après son sublime film récapitulatif Three times, Hou tente l’expérience d’adapter son style à Paris, comme il l’avait déjà fait, avec bonheur, avec Café lumière, tourné au Japon, en japonais et avec des acteurs japonais. Et le grand cinéaste réussit de nouveau le miracle, à savoir garder son magnifique style, tout en portant un regard neuf sur la ville de Paris, ville cinématographique par excellence.

Sur une trame minimaliste, Hou livre un superbe hommage au chef d’œuvre d’Albert Lamorisse datant de 1956, Le ballon rouge. Les amateurs d’histoires et de scénarios peuvent passer leur chemin, car le film de Hou n’est basé que sur la façon dont on fabrique des images et dont on peut faire surgir la poésie du réalisme cinématographique.

D’ailleurs, Hou ne filme pas Paris, ville cinématographique par excellence, de manière touristique. Il ne s’attarde jamais sur les monuments, la beauté de la ville. On reconnaît bien évidemment Paris, mais de façon assez curieuse, limitée au quotidien. Film théorique et poétique, Le voyage du ballon rouge va en décontenancer plus d’un. Hou filme la vie d’une famille éclatée composée de la mère, Susanne (une Juliette Binoche blonde et comme d’habitude très convaincante), et de ses deux enfants : Louise et surtout Simon, âgé de 7 ans, mais le cinéaste ne filme que des moments, des instants, des blocs de cinéma, un peu à l’instar de Pialat. Il n’y a ni début ni fin, seulement un pur temps cinématographique qui donne à voir des morceaux de vie.

Le film n’est composé que de plans-séquence, figure chère à Hou Hsiao-hsien qui lui permet d’immerger totalement le spectateur dans la vie du film. Comme à son habitude, ces plans-séquence sont souvent complexes et ne font pas de différences entre l’avant-plan et l’arrière-plan, ce qui oblige le spectateur à scruter dans le plan pour y trouver des informations.
Hou élabore en effet à l’intérieur de ses plans-séquence toute une série d’interactions entre les personnages, sans les hiérarchiser. L’action entre la situation de l’avant-plan a la même importance que celle à l’arrière-plan et que celles qui se passent sur les côtés. C’est alors au spectateur, selon sa sensibilité, de privilégier telle ou telle action. Par exemple, un plan-séquence du film, qui se déroule dans l’appartement de Susanne, montre en avant-plan Susanne qui est au téléphone, en arrière-plan, Fang (la jeune chinoise qui sert de baby-sitter à Simon) qui cuisine et sur le côté droit, on voit un aveugle en train de raccorder le piano, tandis que la voix de Simon (qui rentre et sort du plan) se fait entendre. Dans ce plan-séquence typique de Hou Hsiao-hsien, quatre actions ont lieu et se superposent, créant un mouvement de vie incroyable.
Chez Hou (comme chez le grand cinéaste américain Robert Altman, mais de façon différente), toutes les actions au sein du plan sont importantes et forment, quand on ajoute les différents plans-séquence, une pure unité cinématographique qui représente finalement la vie, renforcée par les raccords entre les différents plans-séquence: ce raccord peut être musical (dans le film, la chanson Emmène-moi de Charles Aznavour débute dans un plan-séquence, c’est en effet Simon qui la lance sur le juke-box, et continue, alors qu’on se retrouve dans l’appartement de Suzanne, cette chanson fait donc le raccord entre les deux plans-séquence, formant une unité) ou oral (alors qu’on est passé dans un autre plan, les dialogues du plan précédent continuent).

En outre, Le voyage du ballon rouge est placé sous le signe de la rencontre (mais la rencontre est un raccord si on veut) : rencontre du cinéaste avec Paris, rencontre de Susanne avec Fang (qui est l’alter ego de Hou, puisqu’elle est étudiante en cinéma), rencontre de Fang avec Simon, rencontre de Simon avec le ballon rouge, rencontre du rêve et de la réalité, rencontre du réalisme (la description du milieu bobo) avec la poésie (les apparitions du ballon rouge). Et toutes ces différentes rencontres sont orchestrées dans le film par le biais des plans-séquence qui les font toutes entrer en interaction, créant un espace cinématographique de vie.
L’œil de la caméra est omniprésent dans le film, notamment par la petite DV de Fang, qui n’arrête pas de filmer Simon avec, tandis que Simon filme avec cette même DV Fang.
Hou s’interroge en fait sur le pouvoir de l’image en filmant le ballon rouge proprement dit, qui n’est vu que par Simon. Comment faire surgir la poésie du quotidien ? Le cinéaste multiplie à ce sujet les reflets et filme souvent ses personnages dans des miroirs, créant un certain onirisme poétique dans le côté morne de la vie quotidienne
Par ailleurs, le ballon rouge qui flotte au-dessus de Paris et semble suivre Simon n’est-il pas le regard divin ? Ou alors le regard de l’artiste . ? De Hou ?
Le voyage du ballon rouge pose en effet également la question du regard. Hou l’explique dans la scène finale qui se déroule au Musée d’Orsay en compagnie des enfants et qui se focalise sur l’analyse du point de vue dans un tableau : qui regarde ?
Enfin, Hou se permet de rendre également hommage aux marionnettistes (puisque Susanne est une marionnettiste), comme dans son génial Le maître de marionnettes.

Pour le cinéaste, le spectacle de marionnettes peut aussi retranscrire avec justesse le déroulement de la vie, comme les plans-séquence. D’ailleurs, Hou filme le spectacle (ce qu’on voit) mais surtout ce qu’il y a derrière le spectacle, à savoir Susanne en train de faire les différentes voix des marionnettes, les techniciens qui les font bouger,… Derrière le spectacle, il y a la vraie vie. De même qu’on peut aussi s’en approcher derrière les plans-séquence de cinéma.
Hou montre aussi que l’image et le son sont deux choses différentes, par le biais du spectacle de marionnettes bien entendu, mais aussi par les petits films sans en 8 mm. Dans les deux cas, c’est la voix de Susanne qui fait naître le son et raccorde l’image et le son.
Hou traite donc non seulement des images mais surtout des raccords (on peut considérer la rencontre aussi comme un raccord) entre elles, qui font naître l’unité cinématographique, mais aussi la vie et la poésie.
Le voyage du ballon rouge n’est peut-être pas le meilleur film de Hou Hsiao-hsien mais il s’avère passionnant de bout en bout, démontrant que le cinéaste taïwanais n’a rien perdu de son talent en s’expatriant en France. En revanche, ce n’est pas un film très facile d’accès et il peut laisser hermétique. Mais si le spectateur arrive à entrer dedans, il y découvrira de multiples beautés ainsi qu’une réflexion profonde sur le sens des images et de la vie.

Ma note : 9,5 / 10

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